dimanche 13 avril 2008
HÉRACLITE, Fragments
HÉRACLITE, Fragments - avec indication des sources -
traduction française de TANNERY (1887)
Sextus Empiricus, Contre les mathématiciens, VII 132
1. Ce verbe, qui est vrai, est toujours incompris des hommes, soit avant qu’ils ne l’entendent, soit alors qu’ils l’entendent pour la première fois. Quoique toutes choses se fassent suivant ce verbe, ils ne semblent avoir aucune expérience de paroles et de faits tels que je les expose, distinguant leur nature et disant comme ils sont. Mais les autres hommes ne s’aperçoivent pas plus de ce qu’ils font étant éveillés, qu’ils ne se souviennent de ce qu’ils ont fait en dormant.
Sextus Empiricus, Contre les mathématiciens, VII 133
2. Aussi faut-il suivre le (logos) commun ; mais quoiqu’il soit commun à tous, la plupart vivent comme s’ils avaient une intelligence à eux.
Aétius, Opinions, II, 21, 4
3. (le soleil) sa largeur est d’un pied.
Albert le Grand, De uegetabilibus, VI, 401
4. Si felicitas esset in delectationibus corporis, boues felices diceremus, cum inveniant orobum ad comedendum.
Anatolius [cod. Mon.gr.384, f, 58]
4a. Célébrer des sacrifices sanglants ne sert pas plus a nous purifier que la boue ne laverait la tache qu’elle a faite.(Léon Robin)
Fragmente Griechischer Theosophien, 68
5. Ils prient de telles images; c’est comme si quelqu’un parlait avec les maisons, ne sachant pas ce que sont les dieux ni les héros.(Léon Robin)
Aristote, Météorologiques, B 2, 355a 13
6. (le soleil) chaque jour nouveau.
Aristote, De sensu, 5, 443a 23
7.Si toutes choses devenaient fumée, on connaîtrait par les narines.
Aristote, Ethique à Nicomaque, Θ, 2, 1155b4
8. Ce qui est contraire est utile; ce qui lutte forme la plus belle harmonie; tout se fait par discorde. (Léon Robin)
Aristote, Ethique à Nicomaque, K5, 1176a7
9. L’âne choisirait la paille plutôt que l’or.
Ps. Aristote, Traité du Monde, 5. 396b7
10. Joignez ce qui est complet et ce qui ne l’est pas, ce qui concorde et ce qui discorde, ce qui est en harmonie et en désaccord ; de toutes choses une et d’une, toutes choses.
Ps.- Aristote, Traité du monde, 6, 401, a 8s.
11. Tout reptile se nourrit de terre.
Arius Didyne dans Eustèbe, Préparation évangélique, XV, 20, 2.
12. A ceux qui descendent dans les mêmes fleuves surviennent toujours d’autres et d’autres eaux.
Clément, Protreptique, 34, 5 .
15. Car, si ce n’était pas de Dionysos qu’on mène la pompe, en chantant le cantique aux parties honteuses, ce serait l’acte le plus éhonté, dit Héraclite ; mais c’est le même, Hadès ou Dionysos, pour qui l’on est en folie ou en délire.
Clément; Pédagogue, 99, 5.
16. Qui se cachera du feu qui ne se couche pas ?
Clément, Stromates, II, 8, 1.
17. Ce n’est pas ce que pensent la plupart de ceux que l’on rencontre; ils apprennent, mais ne savent pas, quoiqu’ils se le figurent à part eux.
Clément, Stromates, II, 24, 5.
18. Sans l’espérance, vous ne trouverez pas l’inespéré qui est introuvable et inaccessible.
Clément, Stromates, II, 24, 5.
19. Ils ne savent ni écouter ni parler.
Clément, Stromates, III, 14, 1.
20. Quand ils sont nés, ils veulent vivre et subir la mort et laisser des enfants pour la mort.
Clément, Stromates, IV, 2, 4, 2.
22. Ceux qui cherchent l’or fouillent beaucoup de terre pour trouver de petites parcelles.
Clément, Stromates, IV, 10, 1.
23. On ne connaîtrait pas le mot de justice, s’il n’y avait pas de perversité.
Clément, Stromates, IV, 4, 16, 1.
24. Les dieux et les hommes honorent ceux qui succombent à la guerre.
Clément, Stromates, IV, 7, 49, 3.
25. Les plus grands morts obtiennent les plus grands sorts.
Clément, Stromates, IV, 141, 2.
26. L’homme dans la nuit, allume une lumière pour lui-même ; mort, il est éteint. Mais vivant, dans son sommeil et les yeux éteints, il brûle plus que le mort ; éveillé, plus que s’il dort.
Clément, Stromates, IV, 22, 144, 3.
27. Les hommes n’espèrent ni ne croient ce qui les attend après la mort.
Clément, Stromates, V, 1, 9, 3.
28. L’homme éprouvé sait conserver ses opinions ; le châtiment atteindra les artisans de mensonge et les faux témoins.
Clément, Stromates, V, 14, 104, 2.
30. Ce monde été fait, par aucun des dieux ni par aucun des hommes ; il a toujours été et sera toujours feu éternellement vivant, s’allumant par mesure et s’éteignant par mesure.
Clément, Stromates, V, 14, 104, 3.
31. Les changements du feu sont d’abord la mer, et, de la mer, pour moitié terre, moitié prestère. La mer se répand et se mesure au même compte qu’avant que la terre ne fût.
Clément, Stromates, V, 115, 1.
32. L’un, qui seul est sage, veut et ne veut pas être appelé du nom de Zeus.
Clément, Stromates, V, 14, 115, 2.
33. La loi et la sentence est d’obéir à l’un.
Clément, Stromates, V, 115, 3. & Préparation évangélique, XIII, 13, 42.
34. Les inintelligents qui écoutent ressemblent à des sourds ; le proverbe témoigne que, tout présents qu’ils soient, ils sont absents.
Clément, Stromates, VI, 17, 2.
36. Pour les âmes, la mort est de devenir eau ; pour l’eau, la mort est de devenir terre ; mais de la terre vient l’eau, de l’eau vient l’âme.
Diogène Laërce, Vies des philosophes, I, 88.
39. Dans Priène, vivait Bias, fils de Teutame, dont on parle plus que des autres.
Diogène Laërce, Vies des philosophes, IX, 1.
40. La polymathie n’enseigne pas l’intelligence; elle eût enseigné Pythagore,
Xénophane et Hécatée.
Diogène Laërce, Vies des philosophes, IX, 1.
41. II n’y a qu’une chose sage, c’est de connaître la pensée qui peut tout gouverner partout.
Diogène Laërce, Vies des philosophes, IX, 2.
43. Mieux vaut étouffer la démesure qu’un incendie.
Diogène Laërce, Vies des philosophes, IX, 2.
44. Le peuple doit combattre pour la loi comme pour ses murailles.
Diogène Laërce, Vies des philosophes, IX, 7.
46. La présomption est une maladie sacrée.
Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 9, 1.
50. Ce n’est pas à moi, mais au logos qu’il est sage d’accorder que l’un devient toutes choses.
Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 9, 2.
51. Ils ne comprennent pas comment ce qui lutte avec soi-même peut s’accorder. L’harmonie du monde est par tensions opposées, comme pour la lyre et pour l’arc.
Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 9, 4.
52. L’Éternel est un enfant qui joue à la pettie ; la royauté est a un enfant.
Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 9, 4.
53. La guerre est père de tout, roi de tout, a désigné ceux-ci comme dieux, ceux-là comme hommes, ceux-ci comme esclaves, ceux-la comme libres.
Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 9, 5.
54. Il y a une harmonie dérobée, meilleure que l’apparente et où le dieu a mêlé et profondément caché les différences et les diversités.
Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 9, 15.
55. Ce qu’on voit, ce qu’on entend, ce qu’on apprend, voilà ce que j’estime davantage.
Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 9, 6.
56. Les hommes se trompent pour la connaissance des choses évidentes, comme Homère qui fut le plus sage des Grecs. Des enfants, qui faisaient la chasse à leur vermine, l’ont trompé en disant: « Ce que nous voyons et prenons, nous le laissons; ce que nous ne voyons ni prenons, nous l’emportons ».
Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 10, 2.
57. La foule a pour maître Hésiode ; elle prend pour le plus grand savant celui qui ne sait pas ce qu’est le jour ou la nuit ; car c’est une même chose.
Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 10, 3.
58. Les médecins taillent, brûlent, torturent de toute façon les malades et, leur faisant un bien qui est la même chose qu’une maladie, réclament une récompense qu’ils ne méritent guère.
Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 10, 4.
60. Un même chemin en haut, en bas.
Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 10, 5.
61. La mer est l’eau la plus pure et la plus souillée ; potable et salutaire aux poissons, elle est non potable et funeste pour les hommes.
Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 10, 6.
62. Les immortels sont mortels et les mortels, immortels ; la vie des uns est la mort des autres, la mort des uns, la vie des autres.
Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 10, 6.
63. De là ils s’élèvent et deviennent gardiens vigilants des vivants et des morts.
Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 10, 7.
64. La foudre est au gouvernail de l’univers.
Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 10, 7.
65. Le feu est indigence et satiété.(Léon Robin)
Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 10, 7.
66. Le feu survenant jugera et dévorera toutes choses.
Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 10, 7.
67. Le dieu est jour-nuit, hiver-été, guerre-paix, satiété-faim. Il se change comme quand on y mêle des parfums ; alors on le nomme suivant leur odeur.
Marc Aurèle, Pensées, IV, 46 ; Maxime de Tyr. XII ; Plutarque de E. 18. 392c.
76. Mort du feu, naissance pour l’air ; mort de l’air, naissance pour l’eau.
Celse, dans Origène, Contre Celse, VI, 12.
78. Le naturel humain n’a pas de raison, le divin en a.
Celse, dans Origène, Contre Celse, VI, 42.
80. Il faut savoir que la guerre est commune, la justice discorde, que tout se fait et se détruit par discorde.
Platon, Hippias majeur, 289 a.
82. Le plus beau singe est laid en regard du genre humain.
Platon, Hippias majeur, 289 b.
83. L’homme le plus sage parait un singe devant Dieu.
Aristote, Ethique à Eudème, B 7, 1223 b 23 s.
85. Il est difficile de résister à la colère ; elle fait bon marché de l’âme.
Clément, Stromates, V, 13, 88, 4.
86. Cacher les profondeurs de la science est une bonne défiance ; elle ne se laisse pas méconnaître.
Plutarque, De audientis poetis, 28 D.
87. L’homme niais est mis hors de lui par tout discours.
Plutarque, Consolation d’Apollonius, 106 E.
88. Même chose ce qui vit et ce qui est mort, ce qui est éveillé et ce qui dort, ce qui est jeune et ce qui est vieux ; car le changement de l’un donne l’autre, et réciproquement.
Plutarque, Sur l’E de Delphes, 388 DE.
90. Contre le feu se changent toutes choses et contre toutes choses le feu, comme les biens contre l’or et l’or contre les biens.
Plutarque, Sur l’E de Delphes, 392 B.
91. On ne peut pas descendre deux fois dans le même fleuve.
Plutarque, Sur les oracles de la Pythie 397 A.
92. La sibylle, de sa bouche en fureur, jette des paroles qui ne font pas rire, qui ne sont pas ornées et fardées, mais le dieu prolonge sa voix pendant mille ans.
93. Le dieu dont l’oracle est à Delphes ne révèle pas, ne cache pas, mais il indique.
94. Le Soleil ne dépassera pas les mesures ; sinon, les Erynnies, suivantes de Zeus, sauront bien le trouver.
95. II vaut mieux cacher son ignorance; mais cela est difficile quand on se laisse aller à l’inattention ou a l’ivresse.
96. Les morts sont à rejeter encore plus que le fumier.
97. Les chiens aboient après ceux qu’ils ne connaissent pas.
98. Les âmes flairent dans l’Hadès.
99. Sans le Soleil, on aurait la nuit.
101. Je me suis cherché moi-même.
104. Quel est leur esprit ou leur intelligence ?
107. Ce sont de mauvais témoins pour les hommes que les yeux et les oreilles quand les âmes sont barbares.
108. De tous ceux dont j’ai entendu les discours, aucun n’est arrivé à savoir que ce qui est sage est séparé de toutes choses.
110. II n’est pas préférable pour les hommes de devenir ce qu’ils veulent.
111. C’est la maladie qui rend la santé douce et bonne ; c’est la faim qui fait de même désirer la satiété, et la fatigue, le repos.
114. Ceux qui parlent avec intelligence doivent s’appuyer sur l’intelligence commune à tous, comme une cité sur la loi, et même beaucoup plus fort. Car toutes les lois humaines sont nourries par une seule divine, qui domine autant qu’elle le veut, qui suffit à tout et vient à bout de tout.
117. L’homme ivre est guidé par un jeune enfant ; il chancelle, ne sait où il va ; c’est que son âme est humide.
118. Où la terre est sèche, est l’âme la plus sage et la meilleure.
L’âme sèche est la plus sage et la meilleure.
L’âme la plus sage est une lueur sèche.
C’est l’âme sèche, la meilleure, celle qui traverse le corps comme un éclair la nuée.
119. Le caractère pour l’homme est le daimone.
120. De l’aurore et du soir les limites sont l’Ourse, et, en face de l’Ourse, le Gardien de Zeus sublime (l’Arcture).
121. Les Ephésiens méritent que tous ceux qui ont âge d’homme meurent, que les enfants perdent leur patrie, eux qui ont chassé Hermodore, le meilleur d’entre eux, en disant: « Que parmi nous il n’y en ait pas de meilleur; s’il y en a un, qu’il aille vivre ailleurs ».
129. Pythagore, fils de Mnésarque, plus que tout homme s’est appliqué a l’étude, et recueillant ces écrits il s’est fait sa sagesse, polymathie, méchant art.
dimanche 6 avril 2008
DU CUBISME « CÉZANNIEN » AU CUBISME ANALYTIQUE II (1907-1909)
A cette époque j'étais très lié à Picasso. Malgré nos tempéraments très différents, nous étions guidés par une idée commune. On l'a bien vu par la suite, picasso est espagnol, moi je suis français ; on sait toutes les différences que cela comporte, mais pendant ces années-là les différences ne comptaient pas... Nous habitions Montmartre, nous nous voyions tous les jours, nous parlions... On s'est dit avec Picasso durant ces années-là des choses que personne ne se dira plus, des choses que personne ne saurait plus se dire, que personne ne saurait plus comprendre... des choses qui seraient incompréhensibles et qui nous ont donné tant de joie... et cela sera fini avec nous.
C'était un peu comme la cordée en montagne... Nous travaillions beaucoup tous les deux... Les musées ne nous intéraissaient plus. Nous allions voir des expositions, mais pas autant qu'on le croit. Nous étions surtout très concentrés.
Georges BRAQUE (entretien avec Dora VALLIER), « Braque, la peinture et nous », Cahiers d'Art, I, 195
dimanche 30 mars 2008
FONDATION ET MANIFESTE DU FUTURISME (11 février 1909)
FONDATION ET MANIFESTE DU FUTURISME (11 février 1909)
Nous avions veillé toute la nuit, mes amis et moi, sous des lampes de mosquée dont les coupoles de cuivre aussi ajourées que notre âme avaient pourtant des coeurs électriques. Et tout en piétinant notre native paresse sur d'opulents tapis persans, nous avions discuté aux frontières extrêmes de la logique et griffé le papier de démentes écritures.
Un immense orgueil gonflait nos poitrines, à nous sentir debout tout seuls, comme des phares ou comme des sentinelles avancées, face à l'armée des étoiles ennemies, qui campent dans leurs bivouacs célestes. Seuls avec les mécaniciens dans les infernales chaufferies des grands navires, seuls avec les noirs fantômes qui fourragent dans le ventre rouge des locomotives affolées, seuls avec les ivrognes battant des ailes contre les murs !
Et nous voilà brusquement distraits par le roulement des énormes tramways à double étage, qui passent sursautants, bariolés de lumières, tels les hameaux en fête que le Pô débordé ébranle tout à coup et déracine, pour les entraîner, sur les cascades et les remous d'un déluge, jusqu'à la mer.
Puis le silence s'aggrava. Comme nous écoutions la prière exténuée du vieux canal et crisser les os des palais moribonds dans leur barbe de verdure, soudain rugirent sous nos fenêtres les automobiles affamées.
- Allons, dis-je, mes amis ! Partons ! Enfin la Mythologie et l'Idéal mystique sont surpassés. Nous allons assister à la naissance du Centaure et nous verrons bientôt voler les premiers Anges ! - Il faudra ébranler les portes de la vie pour en essayer les gonds et les verrous !... Partons ! Voilà bien le premier soleil levant sur la terre !... Rien n'égale la splendeur de son épée rouge qui s'escrime pour la première fois, dans nos ténèbres millénaires.
Nous nous approchâmes des trois machines renâclantes pour flatter leur poitrail. Je m'allongeai sur la mienne comme un cadavre dans sa bière, mais je ressuscitai soudain sous le volant - couperet de guillotine - qui menaçait mon estomac.
Le grand balai de la folie nous arracha à nous-mêmes et nous poussa à travers les rues escarpées et profondes comme des torrents desséchés. Çà et là, des lampes malheureuses, aux fenêtres, nous enseignaient à mépriser nos yeux mathématiques.
- Le flair, criai-je, le flair suffit aux fauves !...
Et nous chassions, tels de jeunes lions, la Mort au pelage noir tacheté de croix pâles, qui courait devant nous dans le vaste ciel mauve, palpable et vivant.
Et pourtant nous n'avions pas de Maîtresse idéale dressant sa taille jusqu'aux nuages, ni de Reine cruelle à qui offrir nos cadavres tordus en bagues byzantines !... Rien pour mourir si ce n'est le désir de nous débarrasser enfin de notre trop pesant courage !
Nous allions écrasant sur le seuil des maisons les chiens de garde, qui s'aplatissaient arrondis sous nos pneus brûlants, comme un faux-col sous un fer à repasser.
La Mort amadouée me devançait à chaque virage pour m'offrir gentiment la patte, et tour à tour se couchait au ras de terre avec un bruit de mâchoires stridentes en me coulant des regards veloutés du fond des flaques.
- Sortons de la Sagesse comme d'une gangue hideuse et entrons, comme des fruits pimentés d'orgueil, dans la bouche immense et torse du vent !...
Donnons-nous à manger à l'Inconnu, non par désespoir, mais simplement pour enrichir les insondables réservoirs de l'Absurde !
Comme j'avais dit ces mots, je virai brusquement sur moi-même avec l'ivresse folle des caniches qui se mordent la queue, et voilà tout à coup que deux cyclistes me désapprouvèrent, titubant devant moi ainsi que deux raisonnements persuasifs et pourtant contradictoires. Leur ondoiement stupide discutait sur mon terrain... Quel ennui! Pouah !... Je coupai court, et par dégoût, je me flanquai - vlan! - cul par-dessus tête, dans un fossé...
Oh ! maternel fossé, à moitié plein d'une eau vaseuse ! Fossé d'usine ! J'ai savouré à pleine bouche ta boue fortifiante qui me rappelle la sainte mamelle noire de ma nourrice soudanaise !
Comme je dressai mon corps, fangeuse et malodorante vadrouille, je sentis le fer rouge de la joie me percer délicieusement le coeur.
Une foule de pêcheurs à la ligne et de naturalistes podagres s'était ameutée d'épouvante autour du prodige. D'une âme patiente et tatillonne, ils élevèrent très haut d'énormes éperviers de fer, pour pêcher mon automobile, pareille à un grand requin embourbé. Elle émergea lentement en abandonnant dans le fossé, telles des écailles, sa lourde carrosserie de bon sens et son capitonnage de confort.
On le croyait mort, mon bon requin, mais je le réveillai d'une seule caresse sur son dos tout-puissant, et le voilà ressuscité, courant à toute vitesse sur ses nageoires.
Alors, le visage masqué de la bonne boue des usines, pleine de scories de métal, de sueurs inutiles et de suie céleste, portant nos bras foulés en écharpe, parmi la complainte des sages pêcheurs à la ligne et des naturalistes navrés, nous dictâmes nos premières volontés à tous les hommes vivants de la terre :
MANIFESTE DU FUTURISME
1. Nous voulons chanter l'amour du danger, l'habitude de l'énergie et de la témérité.
2. Les éléments essentiels de notre poésie seront le courage, l'audace, et la révolte.
3. La littérature ayant jusqu'ici magnifié l'immobilité pensive, l'extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l'insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.
4. Nous déclarons que la splendeur du monde s'est enrichie d'une beauté nouvelle: la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l'haleine explosive... une automobile rugissante, qui a l'air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.
5. Nous voulons chanter l'homme qui tient le volant, dont la tige idéale traverse la Terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite.
6. Il faut que le poète se dépense avec chaleur, éclat et prodigalité, pour augmenter la ferveur enthousiaste des éléments primordiaux.
7. Il n'y a plus de beauté que dans la lutte. Pas de chef-d'oeuvre sans un caractère agressif. La poésie doit être un assaut violent contre les forces inconnues, pour les sommer de se coucher devant l'homme.
8. Nous sommes sur le promontoire extrême des siècles !... A quoi bon regarder derrière nous, du moment qu'il nous faut défoncer les vantaux mystérieux de l'Impossible ? Le Temps et l'Espace sont morts hier. Nous vivons déjà dans l'absolu, puisque nous avons déjà créé l'éternelle vitesse omniprésente.
9. Nous voulons glorifier la guerre - seule hygiène du monde -, le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles Idées qui tuent, et le mépris de la femme.
10. Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires.
11. Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte ; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques ; les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument ; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées ; les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés ; les paquebots aventureux flairant l'horizon ; les locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels d'énormes chevaux d'acier bridés de longs tuyaux, et le vol glissant des aéroplanes, dont l'hélice a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste.
C'est en Italie que nous lançons ce manifeste de violence culbutante et incendiaire, par lequel nous fondons aujourd'hui le Futurisme, parce que nous voulons délivrer l'Italie de sa gangrène de professeurs, d'archéologues, de cicérones et d'antiquaires.
L'Italie a été trop longtemps le grand marché des brocanteurs. Nous voulons le débarrasser des musées innombrables qui la couvrent d'innombrables cimetières.
Musées, cimetières !... Identiques vraiment dans leur sinistre coudoiement de corps qui ne se connaissent pas. Dortoirs publics où l'on dort à jamais côte à côte avec des êtres haïs ou inconnus. Férocité réciproque des peintres et des sculpteurs s'entre-tuant à coups de lignes et de couleurs dans le même musée.
Qu'on y fasse une visite chaque année comme on va voir ses morts une fois par an... Nous pouvons bien l'admettre !... Qu'on dépose même des fleurs une fois par an aux pieds de la Joconde, nous le concevons!... Mais que l'on aille promener quotidiennement dans les musées nos tristesses, nos courages fragiles et notre inquiétude, nous ne l'admettons pas!... Voulez-vous donc vous empoisonner ? Voulez-vous donc pourrir ?
Que peut-on bien trouver dans un vieux tableau si ce n'est la contorsion pénible de l'artiste s'efforçant de briser les barrières infranchissables à son désir d'exprimer entièrement son rêve ?
Admirer un vieux tableau c'est verser notre sensibilité dans une urne funéraire, au lieu de la lancer en avant par jets violents de création et d'action. Voulez-vous donc gâcher ainsi vos meilleures forces dans une admiration inutile du passé, dont vous sortez forcément épuisés, amoindris, piétinés ?
En vérité la fréquentation quotidienne des musées, des bibliothèques et des académies (ces cimetières d'efforts perdus, ces calvaires de rêves crucifiés, ces registres d'élans brisés !...) est pour les artistes ce qu'est la tutelle prolongée des parents pour de jeunes gens intelligents, ivres de leur talent et de leur volonté ambitieuse.
Pour des moribonds, des invalides et des prisonniers, passe encore. C'est peut-être un baume à leurs blessures que l'admirable passé, du moment que l'avenir leur est interdit... Mais nous n'en voulons pas, nous, les jeunes, les forts et les vivants futuristes !
Viennent donc les bons incendiaires aux doigts carbonisés !... Les voici! Les voici !... Et boutez donc le feu aux rayons des bibliothèques ! Détournez le cours des canaux pour inonder les caveaux des musées !... Oh! qu'elles nagent à la dérive, les toiles glorieuses ! A vous les pioches et les marteaux ! Sapez les fondements des villes vénérables !
Les plus âgés d'entre nous ont trente ans ; nous avons donc au moins dix ans pour accomplir notre tâche. Quand nous aurons quarante ans, que de plus jeunes et plus vaillants que nous veuillent bien nous jeter au panier comme des manuscrits inutiles !... Ils viendront contre nous de très loin, de partout, en bondissant sur la cadence légère de leurs premiers poèmes, griffant l'air de leurs doigts crochus, et humant, aux portes des académies, la bonne odeur de nos esprits pourrissants, déjà promis aux catacombes des bibliothèques.
Mais nous ne serons pas là. Ils nous trouveront enfin, par une nuit d'hiver, en pleine campagne, sous un triste hangar pianoté par la pluie monotone, accroupis près de nos aéroplanes trépidants, en train de chauffer nos mains sur le misérable feu que feront nos livres d'aujourd'hui flambant gaiement sous le vol étincelant de leurs images.
Ils s'ameuteront autour de nous, haletants d'angoisse et de dépit, et tous exaspérés par notre fier courage infatigable s'élanceront pour nous tuer, avec d'autant plus de haine que leur coeur sera ivre d'amour et d'admiration pour nous. Et la forte et saine Injustice éclatera radieusement dans leurs yeux. Car l'art ne peut être que violence, cruauté et injustice.
Les plus âgés d'entre nous ont trente ans, et pourtant nous avons déjà gaspillé des trésors, des trésors de force, d'amour, de courage et d'âpre volonté, à la hâte, en délire, sans compter, à tour de bras, à perdre haleine.
Regardez-nous ! Nous ne sommes pas essoufflés... Notre coeur n'a pas la moindre fatigue! Car il s'est nourri de feu, de haine et de vitesse !... Ça vous étonne ! C'est que vous ne vous souvenez même pas d'avoir vécu ! Debout sur la cime du monde, nous lançons encore une fois le défi aux étoiles !
Vos objections ? Assez ! Assez ! Je les connais ! C'est entendu ! Nous savons bien ce que notre belle et fausse intelligence nous affirme. - Nous ne sommes, dit-elle, que le résumé et le prolongement de nos ancêtres. - Peut-être ! Soit !... Qu'importe ?... Mais nous ne voulons pas entendre ! Gardez-vous de répéter ces mêmes mots infâmes ! Levez plutôt la tête !
Debout sur la cime du monde, nous lançons encore une fois le défi aux étoiles !
F.T. Marinetti
Directeur de Poesia
Milan - Via Senato, 2
Publié par Le Figaro, le 20 février 1909 et dans Poesia, no 1-2, février-mars 1909.
DU CUBISME « CÉZANNIEN » AU CUBISME ANALYTIQUE I (1907-1909)
La peinture fauve m'avait impressionné par ce qu'elle avait de nouveau, et cela me convenait... C'était une peinture très enthousiaste et elle convenait à mon âge, j'avais vingt-trois ans... Comme je n'aimais pas le romantisme, cette peinture physique me plaisait. Cela a duré le temps des choses nouvelles. J'ai compris que le paroxysme qu'il y avait en elle ne pouvaitpas durer. Comment ? Quand je suis retourné pour la troisième fois dans le Midi, je me suis aperçu que l'exaltation qui m'avait rempli lors de mon premier séjour et que j'avais transmise à mes tableaux, n'était pas la même. J'ai vu qu'il y avait autre chose.
Il fallait trouver d'autres moyens à ma nature... Quand on réfléchit, cela change la couleur d'une chose... J'avais été impressionné par Cézanne, par ses tableaux que j'avais vu chez Vollard, je sentais qu'il y avait quelque chose de plus secret dans cette peinture (...) Les masques nègres aussi m'ont ouvert un horizon nouveau. Ils m'ont permis de prendre contact avec des choses instinctives, des manifestations directes qui allaient contre la fausse tradition, dont j'avais horreur.
Georges BRAQUE (entretien avec Dora VALLIER), « Braque, la peinture et nous », Cahiers d'Art, I, 1954
La perspective traditionnelle ne me satisfaisait pas. Mécanisée comme elle est, cette perspective ne donne jamais la pleine possession des choses. Elle part d'un point de vue et n'en sort pas. Or, le point de vue est une toute petite chose. C'est comme celui qui toute sa vie dessinerait des profils en faisant croire que l'homme n'a qu'un seul oeil... Quand on en arriva à penser ainsi, tout changea, vous n'avez pas idée à quel point !... Ce qui m'a beaucoup attiré - et qui fut la direction maîtresse du cubisme - c'était la matérialisation de de cet espace nouveau que je sentais. Alors je commençais à faire surtout des natures mortes, parce que dans la nature morte il y a un espace tactile, je dirais presque manuel. Je l'ai écrit du reste : « Quand une nature morte n'est plus à la portée de la main, elle cesse d'être une nature morte. »... Cela répondait pour moi au désir que j'ai toujours eu de toucher la chose et non seulement de la voir. C'est cet espace qui m'attirait beaucoup, car c'était cela la première peinture cubiste, la recherche de l'espace. La couleur n'y avait qu'un petit rôle. De la couleur il n'y avait que le côté lumière qui nous préoccupait. La lumière et l'espace sont deux choses qui se touchent, n'est-ce pas ? et nous les sentions ensemble ... On nous appelait abstraits !
Georges BRAQUE (entretien avec Dora VALLIER), « Braque, la peinture et nous », Cahiers d'Art, I, 1954
jeudi 27 mars 2008
« Les masques nègres n'étaient pas des sculptures comme les autres. Pas du tout. Ils étaient des choses magiques. (...) Les nègres, ils étaient des intercesseurs, je sais le mot français depuis ce temps-là. Contre tout ; contre des esprits inconnus, menaçants. Je regardais toujours les fétiches. (...) Moi aussi, je suis contre tout. Moi aussi, je pense que tout c'est inconnu, c'est ennemi ! (...) J'ai compris à quoi elles servent leurs sculptures aux nègres. (...) Elles étaient des armes. Pour aider les gens à ne plus être les sujets des esprits, et devenir indépendants. (...) Les esprits, l'inconscient (on n'en parlait pas encore beaucoup), l'émotion, c'est la même chose. J'ai compris pourquoi j'étais peintre. (...) Les Demoiselles d'Avignon ont dû arriver ce jour-là, mais pas du tout à cause des formes ; parce que c'était ma première toile d'exorcisme, oui ! »
PICASSO, entretien avec André MALRAUX in La Tête d'obsidienne.
Inscription à :
Articles (Atom)